Jouer avec l'Histoire
Perestroïka, Glasnost: jeunesses, allez voir sur Google et soyez édifiés. Ces vocables déjà périmés évoquent la disparition du «monstre soviétique», l'ennemi hypothétique aux sources de ce qu'il est convenu d'appeler la Guerre froide. Les temps ont changé. Pour le meilleur? Pas sûr. Mais restons-en aux vues.
L'URSS, démantelée, a rejoint le grand monde dans l'euphorie démocratique et consommatrice de la société des objets, à ses risques et périls, et le cinéaste Timur Bekmambetov (originaire du Kazakhstan, comme Borat), ambassadeur du nouveau cinéma fantastique slave timidement «engagé», est depuis un petit bout de temps comparé, à tort ou à raison, à une sorte de Spielberg russe. Ce brave Timur, auteur d'une intéressante série de SF inaugurée par Night Watch en 2004, travaille maintenant pour l'autre ennemi, l'ancien, cette méchante Amérique, et serait par ses compatriotes restés soviets considéré comme un allié objectif du capitalisme. Il cherche à être big aux States, comme on dit en bon franglais. À preuve ce tout nouveau Abraham Lincoln: Vampire Hunter.
Ce n'est quand même pas rien: Bekmambetov s'intéresse donc ici à un personnage américain mythique, un grand homme politique devenu icône, un père fondateur des États-Unis, un modèle, une légende dont les instituteurs de nos voisins parlent à leurs élèves en termes quasi christiques. Lincoln devient dans ce film, inspiré d'un roman de Seth Grahame-Smith (aussi au scénario), un émule de Van Helsing, chasseur de vampires. Pourquoi pas? Je serais personnellement ravi de voir chez nous une fiction horrifique vaguement inspirée d'un grand homme de pouvoir: René Lévesque chez les morts-vivants, ou Robert Bourassa dans l'abîme du temps.
On se demande pourquoi, avec les moyens technologiques dont ils disposent, les cinéastes du fantastique et de l'horreur ne s'amusent pas plus souvent à trafiquer l'Histoire et à travestir des figures emblématiques en personnages de fiction: Socrate, Einstein, Napoleon, Marie Curie, Duplessis (cherchez l'erreur). On a eu droit à quelques curiosités comme They Saved Hitler's Brain (1968), The Skull (où il était question du crâne maléfique, encore mystérieusement actif, du Marquis de Sade), Jesse James Meets Frankenstein Daughter (1966.) Plus récemment, un délire absolu, Bubba Ho-Tep (2002) de Don Coscarelli dans lequel Elvis (le King déchu) est coincé dans une auberge de retraite, avec JFK, devenu pour l'occasion un vieux noir, tous deux luttant contre le spectre d'une momie égyptienne issue de l'antiquité (fallait le faire).
Ceci pour dire que l'Histoire (avec la grande Hache, comme l'écrivait Perec), l'Histoire ancienne ou récente, pourrait-devrait servir davantage aux auteurs, aux cinéastes, de matériau brut, de pâte à modeler dans laquelle ils seraient libres de puiser ce qu'ils veulent bien y trouver avec la force et l'audace de l'imagination.
Abraham Lincoln: Vampire Hunter prend l'affiche ce vendredi. À vous d'y voir.
Aleksi K. Lepage



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